L'Art est public

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Contribution de Dominique Houdart - Le nouveau déluge (publié dans la revue Cassandre-Hors champ N°89)

Au moment où la gauche reprend les rênes de la France, un vent d’espoir souffle dans le monde culturel. C’est le moment de faire des propositions, de lancer des projets et des idées. Il ne faut pas laisser le nouveau gouvernement agir sans concertation avec la profession dans sa diversité, lui suggérer de lancer un projet culturel digne de ce nom, en cherchant des nouvelles ressources extrabudgétaires, en créant un observatoire du spectacle vivant  transparent, une politique d’aide à la création et de défense des auteurs.  Après les entretiens de Valois qui sont restés sans suite, il nous faut un « Grenelle de la culture » qui engage l’Etat et les collectivités.

LE NOUVEAU DELUGE 

L’eau monte, un nouveau déluge est en cours, ce thème que l’on retrouve dans toutes les mythologies, devient contemporain, déluge d’images, d’informations, de publicités, de pollutions, de déchets radioactifs

Dans la Bible et dans le Coran, Noé construisit une arche pour sauver un échantillon des espèces, dans le Mahabahrata, un homme survit, Manou, avec l’aide d’un poisson qui lui conseille de construire un bateau, en Grèce, Deucalion, fils de Prométhée, avec sa femme Pyrrha, fille de Pandora, construit lui aussi un bateau.

Voici le temps du déluge, où sont Noé, Manou, Deucalion, où est l’arche qui sauvera l’espèce, qui sauvera la culture ?

Les bâtisseurs, les constructeurs de cet arche, ce sont les artistes, qui embarqueront les richesses de la mémoire et de la création, de la langue et de la poésie. Les planches de l’arche, ce sont les valeurs des artistes contemporains, ces valeurs qui évoluent rapidement depuis l’après guerre et dont voici l’examen concernant le spectacle vivant :

De l’exception culturelle à l’exception de la culture

Au commencement était le verbe. C’est ainsi qu’on pourrait raconter les débuts de la décentralisation théâtrale qui furent le fondement des valeurs qui animent ma génération. Le verbe, la réappropriation du verbe théâtral et poétique par une population qui, au sortir de la 2e guerre mondiale, retrouvait son unité dans les valeurs des grands textes du répertoire. Jeanne Laurent, Gignoux, Vilar, Dasté, Monnet, puis plus tard Planchon, la notion de service public, le travail avec les comités d’entreprise, un répertoire solide et « qualité France », où les auteurs contemporains trouvaient peu de place : voilà le paysage, voilà les éléments.

Mais dans l’ombre et sans moyens agissaient des pionniers, Jean-Marie Serreau, Roger Blin, Georges Vitaly, qui firent découvrir les auteurs contemporains, Beckett, Ionesco, Dubillard, Césaire, Genet, Brecht et Audiberti.

 Enfin mai 68, redécouverte de l’agit-prop, du théâtre politique, de l’engagement.

 Voilà les trois valeurs fondatrices du 3e cercle, celui des Compagnies :

  • Le service public
  • La création contemporaine donc la modernité de l’art
  • L’utopie

C’est en s’appuyant sur ces trois valeurs que s’est constituée l’exception culturelle, longtemps soutenue et alimentée par le Ministère de la Culture.

 La dérive a commencé avec la prise en main de la vie culturelle par certains élus locaux, dont les motivations étaient parfois plus électoralistes que culturelles, et l’abandon progressif par le Ministère de la culture, qui fut longtemps le gage de l’indépendance des artistes.

 Autre phénomène, autre abandon : celui de la revendication culturelle par les syndicats et les comités d’entreprise.

Outre les phénomènes externes, politiques, il faut noter le changement de mentalité des opérateurs culturels. Les artistes ont perdu la maîtrise des outils au profit de technocrates de la culture qui font carrière dans la profession et deviennent des intermédiaires obligés. Ceci est peut-être dû à l’irresponsabilité de certains artistes, mais le fait est là, on est passé de la vocation à la profession, du militantisme au carriérisme.

 Ainsi le terrain sur lequel se bâtissent les trois valeurs est devenu meuble, incertain, mouvant.

 De la salle à la rue.

 La pratique culturelle, elle aussi, connaît une dérive profonde et se transforme en consommation culturelle.

L’individu est pris au piège de ce que Deleuze appelle des « dispositifs de capture » qui aboutissent à une perte d’estime de soi et à une destruction du désir. Nous ne sommes plus une communauté qui vit sa culture, mais une société de consommateurs, totalement contradictoire avec la véritable démocratie.

Ces trois valeurs

Service public

Créativité

Utopie

ne peuvent plus vraiment se développer dans l’espace de l’institution qui insidieusement impose un formatage, et des effets de mode.

C’est donc dans un espace plus libre, rue, friches industrielles, bistrots, appartements, que bon nombre de compagnies du 3e cercle, par une sorte d’instinct de survie, tentent une rencontre sensible avec le citoyen.

Mais le piège est aussi au coin de la rue, par la récupération de l’acte artistique : la prolifération de festivals de rue au profit et à la gloire de municipalités, réduit cette rencontre qui devrait être spontanée et inattendue à une nouvelle forme de consommation.

À Aurillac, le spectateur n’est pas citoyen, il zappe, il consomme.

Comme le fait remarquer Bernard Stiegler, l’otium romain, temps du loisir et de la culture, se transforme en negotium, culture marchande, vente de parts de cerveau à Coca-Cola.

La rue est piégée dès qu’elle est organisée pour le plus grand nombre.

Mais le « Hors les murs » reste une voie passionnante si elle veille à rester un chantier, un lieu de recherche et d’expérimentation d’une relation au citoyen fondée sur le partage, la surprise et l’échange.

De la démocratisation de la culture à la démocratie culturelle, ou la construction de l’arche moderne

La démocratisation de la culture reste une question sans véritable réponse. En aucun cas la politique culturelle de l’Etat, de Malraux à Frédéric Mitterand, n’y a véritablement répondu. Et d’ailleurs, peut-elle y répondre ?

La question est sans doute mal posée. Peut-être faut-il parler de  démocratie et pas de démocratisation culturelle.

L’expérience de la gratuité des musées le montre bien : cette gratuité au nom de la démocratisation ne change pas vraiment l’origine sociologique des visiteurs des musées. Cela rend les musées plus abordables pour ceux qui les fréquentaient déjà, mais il y a un très relatif élargissement de ce public.

La démocratie culturelle est une autre affaire, bien plus importante, bien plus complexe aussi, et qui demande une véritable remise en question de toutes nos habitudes en la matière. Cela voudrait effectivement dire que la culture n’est plus dispensée d’en haut, par un Etat providence et des institutions paternalistes, mais qu’elle soit une émanation du peuple.

Bertolt Brecht, l’a bien analysé (cité par Jean Claude Wallach dans « La culture pour qui ? » Editions de l’Attribut p.70) :

 Ce qu’il faut faire, c’est définir ce qu’est le peuple. Et le voir comme une multitude pleine de contradictions, en pleine évolution, et une multitude à laquelle on appartient soi-même. En face de l’artiste, en tant que public, le peuple n’est pas seulement l’acheteur ou celui qui passe une commande, il est aussi le fournisseur. Il fournit les idées, il fournit le mouvement, il fournit la matière, il fournit la forme. Tout cela sans unité, dans un perpétuel changement, à son image. »

Placer le peuple au coeur de l’initiative culturelle, de l’origine, de la décision, de la pratique, voilà la seule voie d’une démocratie- qui peut devenir exemplaire et applicable à d’autres domaines, y compris le domaine politique. Denis Guénoun le dit, très justement dans « Le, théâtre est-il nécessaire ? » Ed. Circé Belval, cité par Jean-Claude Wallach p.71) :

« Théâtre purement professionnel pour spectateurs purement avertis : tel est le modèle, la norme idéale qui préside à la vie des théâtres.  Or ce modèle est celui d’un théâtre mort. La vie du théâtre ne cesse de s’agiter, mais ailleurs (…) Le contact productif de la professionnalité avec ce qui l’entoure et lui échappe est porteur de ressources qui seules augurent d’un possible dégel esthétique du théâtre. »

Cette vision, dans le contexte actuel, est inenvisageable tant que l’Etat reste le décideur, l’organisateur et le pourvoyeur de subsides.

Va-t-on éternellement objecter que la démocratie directe est une utopie, que si le peuple, en matière culturelle, avait voix au chapitre, on serait envahis de théâtre boulevardier, de comiques et de frivolités. Cette objection est caricaturale et bien méprisante. Bien entendu il ne s’agit pas d’organiser la vie culturelle à coup de sondages et de médiamétrie, on continuerait ainsi à développer le règne de TF1 et de la médiocrité. Une démocratie directe est obligatoirement liée à un effort d’éducation artistique dès l’école et bien au-delà, à la mise en place d’organes de réflexion et de décision mêlant publics et artistes.

Tout reposerait sur une interaction entre le rôle culturel de la société et le rôle social des artistes.

Oui, les artistes doivent ensemencer, faire fermenter, dynamiser la capacité culturelle de la société.

Il est essentiel de distinguer la culture et l’art, la culture est un acte de société, l’art est un acte individuel, et la fusion de ces deux concepts peut aboutir à une démocratie, à ne pas confondre avec la démocratisation qui n’est que la recherche d’un public consommateur.

 Le monde dit culturel est figé dans ses certitudes. Il pourra renaître par son incertitude, ses doutes, la remise en question fondamentale de son objectif et de sa pratique.

Pratique, et pas consommation.

Acte actif et pas passif.

Participation et pas soumission.

Le programme d’une scène nationale, d’un CDN ou d’un Théâtre Municipal ne doit pas être regardé comme on regarde un programme de télévision. Le public peut être partie prenante de toutes les étapes de l’œuvre.

La culture octroyée, dispensée, est une sorte de facilité.

L’arche de Noé contemporaine sera le fruit de ces incertitudes, de ces recherches, de cet acte citoyen

 La culture élaborée, partagée, demande un réel effort de pédagogie, de tolérance, d’écoute et d’ouverture.

« Tous acteurs culturels » ne veut pas dire « tous artistes ».

La culture, comme la politique, comme la société, sont à la charnière entre un monde qui n’en finit pas de mourir et un monde qui n’en finit pas de naître. Cette hésitation, cette stagnation, s’appelle le consensus, qui bloque l’évolution.

La culture ne peut pas être consensuelle, elle doit exprimer la crise, la diversité, la confrontation des idées et des forces, des artistes et des citoyens.

Ce que nous sommes en droit d’attendre d’une politique de Gauche , c’est une remise à plat de la politique culturelle, une invention de dispositifs nouveaux, et surtout pas une reprise des institutions actuelles, en se contentant de les améliorer.

C’est l’idée même d’un Ministère de la Culture qui fausse toute possibilité de réforme en profondeur. L’existence d’un Ministère limite le champ culturel, alors que ce champ est large, doit toucher tous les secteurs de l’activité de notre société. J’imagine donc une sorte de Commission Interministérielle permanente, regroupant tous les besoins, toutes les entrées culturelles dans les secteurs de la vie.

La Culture aurait donc un budget grossi par l’apport des Ministères concernés.

Le réseau des établissements de création et de diffusion  est également à remettre à plat, le réseau actuel ayant fait la démonstration de son incapacité à toucher toute la population.

Refonder, cela signifie se poser la question de la meilleure gestion du travail des artistes et de leur rapport au public. Nous devons rêver une nouvelle forme d’implantation, la solution passe par l’invention d’organismes innovants…

Des maisons régionales du théâtre…


… de la Danse, de la Musique, des Arts plastiques, qui ne seraient pas des Centres Nationaux ou Régionaux au rabais, mais des entreprises d'un type nouveau, fondées sur l'association et la collaboration de Compagnies.

Ces Maisons, implantés dans chaque région, seraient des structures juridiques, administratives, techniques, gérées par les Compagnies, sous leur contrôle. Chaque Compagnie garderait son indépendance totale, mais, adhérant à la gestion du Centre, pourrait y trouver des services communs aux Compagnies adhérentes, le Centre ayant pour mission de créer une relation avec toutes les villes de la Région, avec le public, de créer une dynamique en proposant les services non pas d'une mais de plusieurs Compagnies, dans le domaine de la création, de l'animation, de la formation et de la programmation-diffusion. Ce serait donc une mise en commun de forces d'intervention, pour la réalisation d'un réseau régional réel, les Compagnies regroupées ayant ainsi la capacité de répondre à toutes les demandes, de susciter les besoins, ceci allant de la gestion de salles municipales à la mise sur pied d'un Festival, l'organisation d'ateliers ou de stages, la rédaction d'un journal théâtral régional, etc...

Cette proposition prend en compte une dimension géographique à l'échelle humaine, la Région, elle se situe dans le cadre de la demande qui commence à apparaître dans tous les Conseils Régionaux.

Elle s'éloigne des modèles des Centres Dramatiques Nationaux, trop axés sur une seule personnalité. Ces Maisons seront ouvertes, collectives, et à notre sens pourraient servir même de modèle pour régler la crise des Centres Nationaux, leur apporter de l'air, du souffle.

Cette proposition laisse à chacun sa liberté, elle permet le mouvement. Jusqu'à maintenant chacun était accroché à son territoire, sa subvention. On pourrait imaginer que ces maisons soient des lieux d'accueil que je comparerais volontiers aux maisons du Compagnonnage, avec des permanents pour l'accueil. Et que pour les Compagnies qui le souhaitent, le "Tour de France" soit possible.

Cette idée de Compagnonnage est importante, elle peut permettre de souder une profession, de lui redonner confiance en elle-même, et de la remettre en prise directe avec le public, but essentiel.

Cette proposition enfin est la réponse à la question d'une véritable décentralisation, dont le mouvement a été abandonné depuis plusieurs décennies. Elle permet d'envisager un travail dans les villes moyennes et en milieu rural. Elle permet de résoudre collectivement le problème individuel de certaines petites villes qui n'ont pas les moyens de se lancer dans une aventure culturelle. Il s'agit donc d'un projet en profondeur, ouvert, véritable outil de développement culturel national.

Sur un tel projet, les Compagnies, l'Etat, les Collectivités locales doivent réagir, se concerter pour inventer les formules juridiques, financières et organisationnelles les plus justes et les mieux adaptées au projet. Association ou GIE, Office Régional ou SARL, financement national ou régional, ou croisé, choix des Compagnies par cooptation ou par Commission Régionale, autant de questions à examiner, l'important étant de définir d'entrée de jeu que les Compagnies restent des structures autonomes, mais que s'engageant par convention dans la Maison du Théâtre, elles bénéficient d'un plus, de ce support logistique, de cette mise en commun dont le financement spécifique est assuré par les tutelles pour un meilleur fonctionnement de la vie théâtrale départementale et nationale.

Ce projet a l'ambition de proposer une véritable restructuration de la vie théâtrale française, à l'abri des modes et des caprices des médias, conforme à la réalité politique, sociologique et économique du pays.

Une Maison du Théâtre par Région, c'est un projet ambitieux et réaliste, ce serait l'aboutissement sérieux, complet, de tout l'effort de décentralisation théâtrale qui fut l'histoire de ce dernier demi-siècle. C'est un projet qui s'inscrit dans la logique de la régionalisation, de la construction européenne -qui n'aura de sens que si chacun affirme et cultive son identité.

 Ce sont donc deux propositions pour un programme de rénovation de la vie culturelle plus citoyenne, allant dans le sens d’une démocratie culturelle

 - Plus de Ministère de la Culture, mais un organisme regroupant tous les ministères, pour que l’agriculture, la santé, l’armée, l’industrie, le travail, tous ces secteurs soient directement concernés

- Des maisons régionales des arts vivants, autogérées par des artistes et des représentants du public, en prise directe avec le terrain tellement négligé actuellement

 

Dominique Houdart

 

 

 

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